Note 7 novembre 2008 – 7000 jours

autoportrait-croix-blanche-3-bras-95x47-cmC’est fait ! Le pied de grue de 17H30 à 22H00 sans interruption. C’est étrange ce sentiment. Voir ce travail aux murs et en être si loin. En parler comme si j’en étais « l’auteur » alors que rien n’est moins certain tant les moments à l’atelier sont singuliers. Ils sont dans un autre temps, une autre peau, un autre corps. Je me vois accomplir certains choses. C’est bien moi. Je suis bien acteur de cette vie là de peintre au fond d’un atelier. J’ai bien ces gestes qui façonnent les toiles,mais je me sens étranger à l’objet final. Non pas que je n’en sois pas ému ou touché. Bien au contraire. Mais il me semble tellement improbable d’en être le géniteur. Alors en parler met une nouvelle distance, comme celle entre un narateur et son récit. Serait-ce là une des raisons pour laquelle je ne signe pas mes toiles ?

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La Croix – 4724 jours

Qu’importe le sujet ! C’est tous les sujets, le multiple et l’unique, à la manière de Morandi.
Regarder avec intensité un point fixe, longtemps, et voir l’univers entier. Se voir donc. Autoportraits.
Tout ce qui existe est circoncis à mon enveloppe charnelle. Rien n’y échappe. C’est une vérité !
M’interroger, c’est m’agrandir et élargir les limites de ce qui est.
Je vis seul dans ce monde. Rien d’étranger ne le traverse. Quelque soit la multitude, cela reste un exil. Un décor d’enveloppes humaines rien de plus. Chacun son monde, mais y a t-il des territoires de partage ? Rien n’est moins sûr. La lutte est là, exactement. Pourtant vaine, pourtant désespérée. Il n’y a pas d’autres humains. Juste des illusions. Des formes de leurres avancés, pseudo-pensants, des miettes de soi mais aussi parfois des formes plus complètes. On les appelle « frères », « amis », et ça n’est que soi. C’est si terrible de peupler tout ce vide.
Alors la croix. La forme composée la plus simple. Celle qui définit une intersection, une rencontre hypothétique. Une délivrance aussi qui conduit à la résurrection ?
Mais il faut d’abord s’y perdre. Le faire avec jubilation, avec force, dans l’inconscience de la vie.
On compose des rituels. On force son corps à sécréter ces substances qui dissolvent la réalité. Et cela est dans le physique, dans le geste, dans l’épuisement, la fatigue du temps. C’est à ce prix qu’apparaissent les friches de l’esprit. L’autre homme. Les autres moi. Les seuls qu’on y rencontre. Et enfin l’homme premier, au sens de ces chiffres premiers, indivisibles, l’animal humain, la cellule souche.

Naturalisation – Texte sur la série des naturalisations – 4719 jours

natyralizasjõ] n. f. Opération par laquelle on donne à une plante coupée, à un animal mort, l’apparence de la nature vivante.
Préparer un animal mort ou une plante de manière à leur conserver l’aspect du vivant. Maintenir une apparence vivante à un organisme mort.

Agir comme un conservateur (l’humain et le produit). Une sorte de rangement avant une nouvelle phase ? Le trait d’une opération arithmétique. Un bilan d’une somme d’années. Ça c’est le moteur premier. Celui qui ne se commande pas et qui constitue la pulsion première du travail.
Une phrase ne cesse de me hanter : « être pour la mort » de Martin Heidegger. Sans en appréhender le sens qu’il y a mis mais il y a une omniprésence de la disparition que je porte désormais en moi et que cette phrase résume parfaitement. Cela m’a d’ailleurs conduit à réaliser un certain nombre de gestes significatifs, concrets, matériels dans la vie de tous les jours.
Cette disparition est ambiguë. Elle agit sur moi très directement (dans le travail et dans le quotidien) mais même s’il s’agit de ma propre disparition elle est vécue à travers les autres. La part de moi que portent les êtres qui me sont chers et qu’ils vont emporter avec eux. Chacune de ces morts va amoindrir ma vie, dépecer mon patrimoine. Des pans entiers de mon existence vont disparaître. Le désir de simulacre de la vie que sont ces « Naturalisations » vient fondamentalement de là. Conserver ces morceaux épars de vie que sont les bouts de toiles.
D’ailleurs la question d’une suite à mon travail se pose. La question n’est pas la créativité mais la nécessité et l’instinct de survie. Ce moment où on décide de fermer les yeux, où on cesse de se battre pour se laisser glisser dans… Sauf accident, ce moment est semble-t-il en nous. Pré-programmé ! Dans chaque cellule ! Ce moment où le corps et l’esprit abdiquent.
Dans le travail cela se traduit par l’utilisation d’une matière neutre (la cire) qui permet de rendre solidaire  des membres épars. Elle permet aussi de colmater toutes les brèches et de donner à voir un ensemble en apparence serein. Une sorte de voile. Cette couche est ensuite retranchée dans la mesure du possible de sorte à laisser à nu la matière primaire.
Néant, paradis, enfer, purgatoire, qu’importe, on n’existe que dans la mémoire de l’autre, des autres. Les naturalisations sont cela. La mémoire. Mon éternité. Il n’y a d’inscrit aucune valeur esthétique. Comme dans une fouille, on ne décide pas de ce qu’on va y trouver. Arrive ce qu’il y avait là enfoui. Disparaître aux autres ?! Pourtant ce travail est peu de chose.
Il y a aussi le fait que je ne sache pas quoi faire de ce corps, alors pourquoi ne pas le donner ? !
Ce qui m’intéresse c’est l’épreuve du corps et par là son inscription irréfutable dans la vie, son appartenance pleine et entière dans la chose terrestre, chthonienne comme la terre qui tremble ou crache ses entrailles.

Note du 24 décembre 2002 – 3955 jours

Peinture donc… peinture d’ameublement, du vide de ma vie… de la répétition du vide qui l’augmente même et qui ne nécessite plus alors de justification. L’acte géniteur abstrait, non motivé, voilé petit à petit, couche après couche pour finalement trouver un sens en soi. Une forme d’auto-justification de l’œuvre par sa propre répétition absurde. Il s’agit de tout ça. Au commencement il n’y a rien et c’est en creux. J’y pose l’encombrant. Je tente de le réduire et de l’oublier par le geste, l’acte manqué par excellence. La forme même de l’échec mais il est trop tard et il faut que ce soit une série pour déplacer l’attention. L’ancrer au réel, à la fatigue. Après ce n’est plus moi.